Un jour de Noël

Il se réveilla brusquement au milieu de la nuit. Le réveil indiquait 4 heures du matin. Il avait encore un peu de répit avant que les enfants ne se réveillent. Au moins trois heures, avant qu’ils n’envahissent la chambre parentale. Chaque année, c’était la même chose. On ne pouvait leur reprocher, ils attendaient toujours le jour de Noël avec impatience. Il essaya de se rendormir mais il n’y arrivait pas. Il avait peur de les entendre à nouveau. Il ne voulait pas que son sommeil soit encore troublé pas les cris qu’il avait entendus dans son rêve précédent. Ou plutôt son cauchemar. Cela en était bien un. Un de ceux que l'on aurait envie d’oublier dès le réveil mais qui reste gravé bien en place dans notre mémoire pendant un long moment. On a beau essayé de l’oublié, son souvenir est là à nous tourmenter.

Ne sachant que faire, il se leva en essayant de ne pas réveiller sa femme. Il la regarda avant de sortir de la chambre. Elle avait l’air si paisible. Il croyait même entrevoir un sourire sur ses lèvres. Elle devait sûrement faire un très beau rêve., il n’allait pas la déranger pour des bêtises. Il se dirigea vers la cuisine avec l’idée de se préparer un café ou un thé, cela dépendrait de ce qu’il y aurait. Il régnait une drôle d’atmosphère dans la maison. Il n’avait pas l’habitude de la voir si calme. Durant la journée, elle était pleine de vie. Ca bougeait dans tous les sens. Avec des enfants comme les siens, il ne pouvait de toute façon en être autrement. De vraies piles sur pattes. Il avait finalement choisi du café, ça le tiendrait éveillé au moins. Il s’installa sur une chaise, sa tasse à la main. Le breuvage était brûlant, il se brûla en buvant la première gorgée. Il pesta contre lui-même en silence. Il était vraiment stupide, il aurait du s’en douter.

Les heures défilèrent et il vit le petit jour se lever. A la lumière d’un timide soleil, il lisait son journal. Le journal de la veille. Le livreur n’était pas encore passé. Cela lui paraissait bizarre, il passait toujours vers 7 heures. Mais il n’allait pas pleurer pour ça. Après tout, c’était le jour de Noël et même le meilleur des livreurs avait droit au retard. Peut-être avait-il eu un jour de congé cette année ? Ou peut-être que son quotidien préféré n’avait pas sorti son édition spéciale Noël ? Il était assez déçu. Il aimait bien être informé de tout ce qui pouvait se passer en ville. Il habitait dans un coin assez à l’écart de la civilisation mais cela ne voulait pas sire qu’il était asocial. Il avait juste fait ce choix pour les enfants. Pour qu’ils ne grandissent pas dans une ville où les habitants étaient entassés les uns sur les autres. Il voulait qu’ils puissent jouer au grand air, dans un grand jardin et une grande maison. Leur grande maison. Pas un petit appartement de banlieue. Ces réflexions furent interrompues par un vacarme infernal. On aurait dit que tous les démons de l’enfer s’étaient donnés rendez-vous dans la maison.

Il savait d’où venait ce bruit. Ces enfants s’étaient sûrement réveillés et avaient organisé une petite révolution dans la chambre parentale. « Pauvre Pauline, elle doit sûrement les maudire de l’avoir sorti de son sommeil », pensa-t-il pour lui-même. Il se dirigea en vitesse vers la chambre. Il voulait lui aussi participer. Lorsqu’il rentra dans la pièce, il découvrit effectivement un champ de bataille. Il trouva tout le monde au beau milieu d’une bataille d’oreiller. Les plumes volaient dans tous les sens. Personne ne s’était inquiétés de son absence apparemment. Ils avaient sans doute pensé qu’il avait voulu éviter le brutal réveil qu’avaient préparé les enfants. Tant mieux, il ne voulait pas parler de son cauchemar. Rien que d’y penser, ça lui donnait la chair de poule. Voyant sa femme en mauvaise posture, il se décida à se lancer lui aussi dans la bataille. Ils auraient l’air de quoi s’ils perdaient, les parents ?

Ils avaient finalement tous rejoint la cuisine pour le petit déjeuner. Sa femme avait préparé des crêpes et une bonne odeur de cuisine se répandait dans toute la pièce. Il aimait ces matins où tout le monde se retrouvait autour de la table dans une douce atmosphère. Il aimait ces matins d’hiver où un feu de cheminée répandait une douce chaleur dans toute la maison, il aimait aussi entendre le bois crépiter sous l’action des flammes. Sans doute un reste de son enfance à la campagne. Les enfants étaient surexcités et chacun d’eux essayaient du mieux qu’ils le pouvaient de se forcer à ne pas engloutir leur petit-déjeuner. Ils étaient impatients de découvrir leurs cadeaux. Mais ils respectaient la tradition familiale et attendaient à table que leurs parents aient fini eux aussi de manger.

La petite dernière se mit à pleurer dans son berceau. Ils l’avaient tous complètement oubliée. Il faut dire qu’aujourd’hui, elle avait su une fois de plus faire exception à la règle. Elle s’était réveillée bien après les autres. A croire qu’elle ne voulait pas faire comme tout le monde. Quand tout le monde faisait la grasse matinée, elle décidait de quitter son sommeil dès les premiers rayon du soleil alors qu’en semaine, elle commençait généralement à pleurer quand seule sa femme était encore présente. Elle avait arrêté de travaille à sa naissance et avait refuser de prendre une nounou pour s’en occuper. Elle ne voulait pas d’une étrangère pour élever ses enfants, elle savait très bien le faire elle-même. Elle avait des idées précise sur la façon d’éduquer ses enfants et elle ne voulait pas qu’une vieille mégère comme elle les appelait ne vienne ruiner ses efforts. Il sourit au souvenir de cette discussion. Ce qu’elle pouvait être têtue quand elle s’y mettait.

Il la prit dans ses bras et l’amena jusqu’au salon où sa femme et les enfants s’étaient réunis attendant qu’il revienne avec le petit monstre. Elle aussi avait le droit de participer à l’ouverture des cadeaux. Il voulait qu’elle aussi se rappelle de tous ses Noël comme le meilleur jour de l’année et que plus grande, elle aussi fasse la même chose avec ses enfants, comme l’avaient fait ses propres parents avec lui. Et puis il y avait quelques cadeaux pour elle aussi. Mamie et Papy ne l’avaient pas oubliée. Il espérait juste qu’ils n’avaient pas fait de folies pour leur petit bout de chou. Ainsi que pour les plus grands d’ailleurs. Ils étaient très attachés à tous les enfants de leur fils, étant leurs seuls petits-enfants puisqu’il était leur unique fils. A en juger par la taille des paquets, il ne couperait pas encore cette année à la traditionnelle petite dispute entre lui et sa mère. Rien de bien méchant, des petites boutades lancées par téléphones interposés qui le faisaient toujours rire.

Les enfants avaient commencé à déballer leurs cadeaux. Il aimait entendre leurs exclamations de surprise quand il découvrait ce que contenaient les paquets tant convoités. Mais la plus âgée, pourtant rentrée dans ce que certains appelle l’âge ingrat semblait retombé en enfance. Elle avait des étoiles dans les yeux et ce regard les transporta des années auparavant, quand ils n’étaient encore que trois : sa femme, elle et lui. Un temps où elle arrivait encore à s’émerveiller de la moindre petite chose de la vie. Elle avait était une enfant ouverte, joyeuse, elle était maintenant une adolescente renfermée et mélancolique. Elle avait changé en à peine un an. Il espérait que ça lui passerait vite et qu’elle retrouverait bien assez vite ce qu’il pensait être sa vraie personnalité, pas une personnalité empruntée d’ado tourmentée. Mais la voir comme ça le rassura, ça lui prouvait au moins qu’elle n’avait pas tout perdu. Noël était vraiment un jour magique. Un de ses jours préférés sans aucun doute.

Ils avaient reçu tout ce dont ils rêvaient et comme tous les ans, aucun d’eux n’avaient à se plaindre. Il était maintenant installé sur le canapé en compagnie de sa femme et regardait ses enfants les uns jouant avec leurs nouveaux jouets, les autres s’émerveillant encore de ce qu’ils avaient eu. Sa plus grande fille avait mis un cd dans la mini-chaîne flambant neuve qu’elle demandait depuis au moins trois mois et qu’il lui avait enfin offerte. Contrairement à ce qu’il pensait la musique était plutôt agréable, pas du genre de celle qu’écoutaient les jeunes en mal de vivre. Une douce voix féminine se faisait entendre, répondant au doux son d’un piano. Une chanson sur un amour déçu, encore. Et bien sûr, encore une de ces chanteuses anglophones. Mais où en était la musique française ? Mais il n’allait pas gâcher ce moment fort agréable avec ses revendications de français aigri. Il se blottit un peu plus contre sa femme, écoutant la voix de la chanteuse.

«  Something just isn’t right, I can feel it inside. The truth isn’t far behind me, you can’t deny. When I turn the lights out, when I close my eyes, reality overcomes me, I’m living a lie.

When I’m alone, I feel so much better. And when I’m around you, I don’t feel…

Together, it doesn’t feel right at all. Together, together we’ve built a wall. Together, holdings hands we’ll fall. Hands we’ll fall… » 

Ma foi, ce n’était pas si désagréable que ça. Il suffisait de se laisser emporter…

Il était dans une pièce vide. Il était seul, il avait froid. En regardant mieux, il se rendit compte que cet endroit désert était la réplique exacte de son salon. Mais ça ne pouvait pas être ça. On aurait dit qu’un incendie l’avait dévasté. Que s’était-il passé dans cette pièce ? Le souvenir de son cauchemar refit surface. Non, ça ne pouvait pas être ça… Heureusement, ce n’était qu’un rêve. Il remercia ses filles intérieurement de l’avoir réveiller. Le piano avait maintenant fait place au son énergique d’une guitare électrique et la jeune chanteuse avait entamé un air entraînant Ses filles s’étaient alors mises à sauter dans tous les sens en chantant à tue-tête. Ah, les jeunes…. Au moins l’aînée n’avait rien perdu des relations avec ses jeunes sœurs. Ou peut-être ce jour si spécial avait un effet sur elle. Il les regarda s’agiter un petit moment mais il ne pouvait s’empêcher de repenser au cauchemar qu’il avait eu la nuit dernière. S’il rajoutait celui qu’il venait de faire, il paraissait y avoir une suite logique mais que pouvaient-ils bien signifier ? Sûrement un dérangement du à la pleine lune dirait sa mère. Elle avait bon dos la lune ! Comme si elle pouvait agir sur ses rêves. Pourquoi ne pas croire aux fantômes tant qu’on y était !

Mais lorsque sa femme pénétra dans la pièce, il oublia tous ces soucis insignifiants. Elle était si jolie dans sa nouvelle robe et le collier qui venait de lui offrir lui allait si bien. Encore une fois, il avait fait le bon choix. Il n’était pas du genre à se vanter mais il avait de l’intuition quand il s’agissait d’offrir un cadeau à sa femme. A chaque fois, il faisait mouche.
Elle était vraiment splendide et son large sourire ne faisait qu’accentuer sa beauté. D’ailleurs, il était plutôt heureux que ses filles aient hérité des traits de leur mère plutôt que des siens. Plus tard, elles n’auraient aucun mal à se trouver un gentil mari avec qui elles lui feraient de nombreux petits enfants, tous aussi beaux les uns que les autres, cela allaient de soi. Ce qu’il aimait aussi chez sa femme, c’était qu’elle ne faisait pas partie de cette catégorie de filles superficielles qui pensent que le meilleur moment de l’année, c’est la période des soldes. Elle au moins avait de quoi tenir une conversation et aurait très bien pu devenir quelqu’un de bien au lieu de s’enterrer dans ce coin perdu, avec lui. Il lui en était reconnaissant pour ça.

Il regarda l’heure et se rendit compte qu’il était déjà 11 heures. Il avait dormi si longtemps que ça ? Et comment cela se faisait-il que sa mère n’avait pas encore appelé ? Cela l’inquiétait un peu, en temps normal, le téléphone devrait déjà avoir sonné et il devrait être maintenant en pleine discussion avec elle. Il espérait qu’il n’était rien arrivé de grave. Non, sinon quelqu’un l’aurait prévenu. Elle devait seulement avoir changé son habitude ou alors elle avait eu un empêchement. Ou tout simplement, elle avait oublié. Ce sont des choses qui arrivent quand on atteint un certain âge. Et sa mère n’allait peut-être pas y échapper seulement parce que c’était sa mère. Il en avait vu plus d’une finir leur vie misérablement et incapable de se débrouiller seules. Si c’était ça vieillir, il préférait ne pas trop y penser. 
Il n’empêche que cette histoire le tracassait. Il se leva et décida de bousculer la tradition. C’était lui qui allait téléphoner pour une fois.

Il avait essayé plusieurs fois mais à chaque fois, il obtenait le même résultat. Il n’y avait aucune tonalité. Les lignes téléphoniques avaient sûrement mal résisté au fort vent qui avait soufflé la nuit dernière. Ou alors elles étaient en maintenance. Mais le dernier cas lui semblait peu probable. La compagnie les aurait prévenus avant de commencer quoi que se soit. Au moins, il était rassuré sur un point, il savait pourquoi il n’avait pas encore eu de nouvelles de ses parents. Ils avaient sûrement essayé de leur côté, en obtenant le même résultat. Il réessayerait plus tard. Du moment qu’il n’y avait aucun problème sinon d’ordre matériel, il pourrait bien attendre un peu. Et puis il allait bientôt être l’heure de passer à table, s’il commençait une conversation il ne l’aurait jamais fini avant, ou alors il n’aurait sûrement pas le temps d’aller prendre une douche et devrait probablement manger en pyjama. En temps normal, ça ne l’aurait pas beaucoup dérangé mais là c’était différent. On était le 25 décembre, il ne pouvait se permettre ce manque de classe. Et puis tout le monde c’était fait beau, il ne voulait pas être le vilain petit canard, Il se dirigea donc vers la salle de bain avec l’idée de se rendre présentable.

Il sortit trois quarts d’heure plus tard, douché, rasé, parfumé…Il avait passé son plus beau costume et n’attendait maintenant plus qu’une chose. Que sa femme lance le signal du repas. C’est qu’il avait faim, il était déjà plus de midi et son dernier repas remontait à tôt dans la matinée. Il n’était pas le seul dans ce cas, la petite dernière commença à pleurer. Sa femme avait manqué l’heure du biberon trop occupée à ses fourneaux. Il se chargea donc de satisfaire sa fille. Il espérait de tout son cœur qu’elle n’allait pas lui refaire le même coup que la dernière fois où il avait pris l’initiative de la nourrir, c’est à dire pas plus tard qu’hier. Son pull tout neuf s’en souvenait encore. Une fois installée sur sa chaise, mademoiselle se mit à taper du poing sur la tablette en réclamant son repas. Sa femme lui rappela encore une fois le malencontreux épisode de la veille en lui conseillant de ne pas trop la secouer si elle montrait des signes d’agacement dus à sa position assise et si elle souhaitait retrouver sa liberté de mouvement. Mieux valait éviter tout geste brusque. On aurait dit qu’elle parlait de sa fille comme d’un colis dangereux qu’il fallait manipuler avec précaution sous peine qu’il explose. Et elle prenait un malin plaisir à lui rappeler des mauvais souvenirs.

Heureusement tout se déroula parfaitement bien, et il put rejoindre la table que ses enfants avaient dressé pour déguster le fabuleux repas que sa femme avait préparé avec amour, comme elle aimait leur faire remarquer. Personne n’en doutait et ils attendaient déjà avec impatience l’heure du dessert. Elle avait utilisé ses dons de pâtissières pour leur plus grand plaisir et chacun pouvait sentir la douce odeur de chocolat qui émanait du four. Cependant, ils firent quand même honneur aux entrées et au plat principal, condition sine qua non pour recevoir la part qui leur était due. A la fin du déjeuner, sa femme et sa fille cadette s’étaient levées afin de débarrasser la table. Il les avait rejoints dans la cuisine pour les aider à corvée de vaisselle mais elles avaient décrété qu’elles n’avaient pas besoin de son aide. Cependant, il était resté dans la pièce, assis sur une chaise de la cuisine et parlait maintenant de tout et de rien avec les deux autres.

Cela faisait à peine une demi-heure qu’ils avaient quitté la table, quand sa fille aînée, qui était resté dans le salon comme à son habitude en voyant sa mère et sa sœur se lever, laissa échapper un véritable cri de terreur. Il bondit de sa chaise et arriva très vite à ses côtés. Elle semblait vraiment avoir peur de quelque chose mais il ne remarquait rien de terrifiant autour de lui. Des CDs s’étaient éparpillés tout autour d’elle comme si elle les avait s’ils lui avaient échappé des mains. Il lui demanda ce qu’elle avait. Sa réponse lui glaça le sang dans les veines. Elle avait vu un homme, là dans le salon, juste à côté de la table. Elle était partie dans sa chambre pour y chercher quelque chose et quand elle était revenue, il était là. Elle avait croisait son regard et il avait souri. Cependant, il était impossible que quelqu’un ait pénétré dans la maison sans qu’ils s’en aperçoivent. Ils finirent pas se dire, et sa fille en premier que ç'était sûrement son imagination qui lui jouait des tours.

Pendant qu’il était parti faire un tour dans la maison pour vérifier quand même qu’il n’y avait personne, sa femme essayait tant bien que mal de se rassurer. Elle avait pris l’adolescente dans ses bras et ne voulait plus la lâcher, visiblement sous l’effet d’un quelconque choc. On entendait tant d’histoires affreuses d’enlèvements de jeunes filles en moment qu’elle n’avait pu s’empêcher de penser que cet homme si il était réel aurait pu essayé de l’emmener loin de sa famille. Il avait essayé de téléphoner à la police plus pour la calmer que pour leur signaler une intrusion, mais il n’y avait toujours pas de tonalité. Sa fille aussi essayait de minimiser l’événement : elle répétait sans arrêt qu'elle avait bien imaginé cet inconnu puisqu’il n’y avait aucune trace de son passage et puisqu’il avait disparu aussi mystérieusement qu’il était venu. Mais il s’inquiétait tout de même, il avait vu les yeux de sa fille et ça il ne pouvait pas l’oublier. Elle avait vu quelque chose qui lui avait semblé bien réel.

L’après midi fut très maussade et il espérait qu’ils allaient se rattraper durant la soirée, il n’avait jamais vécu de jour de Noël aussi calme depuis qu’il était né. Mais ce n’était pas tous les ans que la fille aînée de la famille croyait voir un inconnu dans le salon et puis il n’avait pas trop la tête à s’amuser même si cette mésaventure avait excité l'imagination de la cadette. De plus il y avait eu cette histoire avec la télé. Les enfants avaient voulu regarder un programme sur la sixième chaîne mais rien ne s’était affiché à l’écran. C’était comme si celle-ci n’émettait plus aucun signal. Un problème technique sur une chaîne passe encore mais quand il avait voulu changer, il avait constaté que toutes les chaînes présentaient le même écran, vide. Il avait passé un bon moment à essayer de la réparer mais rien à faire, le décodeur tout neuf ne décodait plus rien. Ils iraient en acheter un autre dès que les magasins seraient ouvert, ils pourraient bien se passer de télévision pendant un ou deux jours. C’était le moment où jamais de tester le lecteur DVD flambant neuf qu’il s’était acheté récemment. 
La télé, le téléphone…Cet inconnu dans le salon. Mais qu’est-ce qui se passait donc chez lui. On aurait dit un mauvais scénario de film pou adolescents où les héros sont tués un par un par un psychopathe venu se venger. Et quand il repensait à ses rêves, on aurait même pu faire un mauvais film d’horreur. Mais il n’allait pas se laisser abattre par ces petites contrariétés et un homme qui n’existait sans doute pas. La réparation inefficace de la télévision lui avait permis de réfléchir à tout ça. Il avait mis du temps à s’en convaincre mais il fallait bien se rendre à l’évidence. Il n’y avait aucune trace d ‘effraction, une porte ou même une fenêtre ouverte par laquelle il serait passé. Sa fille disait sans doute vrai et peut être même avait-elle imaginé cet intrus pour attirer leur attention. Une espèce d’appel au secours pour qu’on s’occupe d’elle. En tout cas, c’était réussi. Elle avait sans arrêt sa mère derrière son dos. C’était à peine si elle la laissait aller aux toilettes toute seule.

L’obscurité tombait peu à peu sur toute la maisonnée qui brillait maintenant de milles feux. Ils n’avaient pas lésiné sur la décoration de Noël. Chaque année, ils investissaient autant dans les illuminations que dans les cadeaux. Pourtant, ils se juraient chaque année de ne plus rien acheter car ils en avaient assez pour décorer tout le quartier, en supposant qu’ils ne soient plus les seuls dans le coin. Mais chaque année, c’était la même chose. Ils ne pouvaient s’empêcher de succomber à la tentation. Tout était si bien présenté dans les magasins à cette période de l’année. Leur plus grand folie pour ce Noël était l’achat d’une magnifique guirlande électrique pour le sapin. Dès qu’elle l’avait vue, sa femme avait craqué dessus et elle lui avait mis la pression pour qu’il cède à son envie. Bien sûr en voyant le prix, il avait sauté au plafond mais sa femme lui avait fait son regard de chien battu qu’il n’avait pas pu lui résister.

Il était maintenant là, à le contempler, les yeux dans le vide. Quelle journée tout de même ! Il n’avait presque pas dormi, le téléphone était coupé, la télé ne fonctionnait plus et sa fille avait cru voir un homme dans le salon. Lui qui pensait avoir une journée tranquille, il avait été servi. Mais la journée se terminait et demain était un autre jour apportant lui aussi son lot de surprise. Si il était condamné à revivre sans arrêt la même journée, la vie serait beaucoup moins drôle. Mais pour l’instant, il était assis dans son fauteuil (c’est fou le temps qu’il y avait passé aujourd’hui), et espérait pouvoir finir sa soirée dans le calme et la bonne humeur. Le CD de la jeune chanteuse du matin tournait de nouveau et laissait entendre une douce mélodie au piano. Une chanson  triste. Pas d’amour cette fois… « Ouf ! On est sauvé… », pensa-t-il…

«  Na, na, na, na, na , na ,na…I miss you, I miss you so bad. I don’t forget you, oh it’s so sad…I hope you can hear me. I remember it clearly. The day you slipped away, was the day I found it won’t be the same…no… » 

La musique était relaxante…Il s’endormit rapidement, son corps réclamant les heures de sommeil qu’il avait manquées….

La fumée, cette lumière…Que se passait-il ? Et cette sirène, on aurait dit une sirène de pompiers…Il y avait le feu…Mais où ça ? Chez lui…C’était impossible….Mais ce cri déchirant…On aurait dit sa femme…Elle avait besoin d’aide…Trop de fumée…Il ne pouvait plus avancer…C’était trop tard pour elle de toute façon…Sa fille ! Ses filles, il n’était peut être pas trop tard pour les sauver…Elles ne pouvaient pas partir maintenant, elles étaient trop jeunes…Il avançait en respirant difficilement, l’oxygène se faisait rare, il avalait des cendres…Des poutres tombaient du plafond…Des pleurs…Sûrement la petite dernière…Il ne pouvais plus avancer…C’était trop dur… Il avait trop mal…Ces poumons étaient en feu…Il allait se poser là et mourir….Non….Il devait se battre….Plus la force….

Il se réveilla brusquement. Le réveil indiquait quatre heures du matin. Il avait encore du temps avant que les enfants ne se lèvent. Il n’arriverait sûrement pas à se rendormir après ce cauchemar. Il était bien content que ce ne soit pas la réalité. Des images atroces hantaient encore son esprit. C’était le genre de rêve qu’on espère oublier mais qui reste profondément gravés dans la mémoire…Il aurait aimé réveiller sa femme pour parler, pour qu’elle le rassure mais il préféra ne pas la déranger. Elle avait l’air si paisible. Elle devait sans doute rêver de quelque chose de merveilleux à en juger par son sourire. Il sortit de la chambre avec l’idée de se rendre à la cuisine pour se préparer un petit quelque chose à boire qui le réchaufferait….

« Madame, croyez-vous aux fantômes ? »  

Cela faisait maintenant deux heures que ce jeune homme lui parlait de choses surnaturelles, des fantômes, de vie après la mort et elle en avait plus qu’assez. Si elle avait su, elle ne l’aurait jamais laissé entrer. Mais comme une idiote, elle l’avait cru quand il avait dit venir pour acheter la maison. Elle ne pouvait plus la garder. Elle lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Jamais elle ne pourrait y retourner. Elle avait eu un petit espoir de s’en débarrasser et s’était jeté sur l’occasion. Personne n’en voulait, surtout après ce qui s’était passé et voilà que ce jeune homme venait tirer les morts de leur sommeil. Ne la laisserait-on pas tranquille avec cette histoire. Chaque jour, elle devait déjà supporter les regards plein de compassion des gens du quartier, on n’allait pas rajouter cela à la longue liste de ce qu’elle voudrait oublier. Comment finir son deuil alors que tout lui faisait repenser à la terrible tragédie ?

Le jeune homme continuait sur sa lancée. Il disait avoir vu des choses étranges dans la maison. Il en avait vu un et elle l’avait vu. Il en était sûr, leur regard c’était croisé pendant quelques secondes. Il savait qu’elle l’avait vue. La vieille femme n’en croyait pas un mot. Elle se demandait plutôt ce qu’on allait lui demander après ce long discours. Elle de disait qu’il vaudrait peut-être mieux qu’elle le mette à la porte avant que ça n’ailles plus loin. Elle s’était retenue jusqu’à maintenant mais elle sentait qu’elle allait craquer. Elle voulait qu’on la laisse tranquille. Et puis où avait-il été éduqué ? Depuis qu’il était arrivé, il touchait à tout et se permettait des choses qu’on ne fait que chez soi. Il répéta sa question : 

« Madame, croyez-vous aux fantômes ? » 

Sans doute attendait-il un réponse pour pouvoir continuer son discours. Cette fois, c’en était trop. Elle le pria de s’en aller et accompagna le geste à la parole. Elle le poussa doucement vers l’entrée. Elle ne voulait pas répondre à cette question. Elle la trouvait stupide. Pourtant, elle aurait aimé s’accrocher à cette idée de la vie après la mort.

Si le but du jeune homme était de la perturber il avait réussi. Elle avait toujours espéré que leur esprits étaient encore là, veillant sur elle, mais elle savait aussi que c’était impossible, qu’il n’existait aucune âme perdue errant sur cette terre. Tout le monde partait quelque part. Mais tout le problème était de savoir où. Elle avait peur de la mort et son âge n’arrangeait rien. Elle était vieille, elle vivait seule dans cette grande maison depuis la mort de son mari. Personne n’était là pour la soutenir, la rassurer, lui mentir en lui parlant d’un endroit paradisiaque où elle retrouverait ceux qu’elle avait aimé en si peu de temps. Cet incendie avait été la pire chose qui était arrivé dans sa vie…

FIN